Sisyphes, du mythe à la scène

 

Le groupe Sisyphes avec son style pop touche-à-tout sortira le 19 juin prochain son premier album Deviant Pop, à paraître chez Differ-Ant. Inspiré par des artistes comme Julien Gasc ou encore Stereolab, c’est un groupe aux multiples facettes avec qui nous avons eu l’occasion de nous entretenir, par l’intermédiaire de Geoffrey Papin, à l’origine du projet.

 

© Sisyphes

 

Bonjour Geoffrey ! Peux-tu présenter brièvement le groupe Sisyphes ?

Sisyphes est parti de morceaux que j’ai écrit entre septembre et décembre 2018. Clémentine (Blue) est ma “partner in crime” donc il était logique que je l’associe à ce projet et qu’elle prenne le chant sur quelques morceaux. J’ai aussi proposé à John (Davies), avec qui j’avais eu l’occasion de jouer dans un précédent projet, de nous rejoindre dans le Sud de la France pour enregistrer l’album avec Frank Mockett (The Road Records), un pote à nous qui a un studio mobile tout analogique et qui à cette époque était en résidence dans un lieu magnifique, un manoir du côté de Toulouse. On a tout enregistré en 4 jours, j’ai pu ajouter quelques synthés et effets de production en janvier avant de partir en Inde avec Clémentine pendant 3 mois. Pendant ce temps-là, Frank a tout fait passer à travers ses vieilles machines analogiques et mixé l’album. À notre retour d’Inde, tout était prêt ! On a déménagé à Margate, au Royaume-Uni et commencé à répéter avec John à la batterie et Jimi (Tormey) nous a rejoint aux claviers.

Deviant Pop sortira le 19 juin prochain chez Differ-Ant. Il comporte de nombreux titres en français, Clémentine et toi chantez d’ailleurs principalement en français (« Nos Égos », « Comète »). Pourquoi ce choix, peu commun chez les groupes de pop et de rock indé en France ?

Je pense vraiment que de plus en plus de groupes de pop assument de chanter dans leur langue natale aujourd’hui. En tout cas la plupart de ceux que j’écoute n’ont plus peur de le faire, et pour le meilleur. J’ai toujours trouvé ça un peu ridicule de vouloir à tout prix copier le modèle anglo-saxon jusqu’à espérer écrire des textes qui sonnent et parlent aussi bien qu’eux dans une langue que l’on ne maîtrise qu’à moitié. Ça fait plus de trois ans que j’habite en Angleterre et je n’ai pas cette prétention-là, mais… Clémentine le fait naturellement, je crois. Nous avons aussi fait ce choix pour éviter une trop grande uniformisation dans la musique. J’aime trop la musicalité de chaque langue (l’italien, l’espagnol, les langues indiennes ou le japonais). Je crois qu’il faut les défendre absolument, pas de manière patriotique mais juste culturelle. Et les anglo-saxons préféreront surement quelqu’un qui chante dans sa langue natale plutôt qu’un groupe qui écorche proprement leur langue. C’est plus exotique !

Pourquoi avoir choisi le nom de Sisyphe, ce personnage de la mythologie grecque condamné aux Enfers, comme nom de groupe ?

Sisyphe est le fils d’Eole et d’Enarété. Pour avoir défié la mort et les Dieux il a été condamné à faire rouler jusqu’en haut de la colline un rocher qui en redescendrait inévitablement chaque fois avant de parvenir au sommet. Je trouve que c’est une belle métaphore de nos vies en général, d’où le pluriel, tous des Sisyphes, et peut-être plus particulièrement l’artiste. Le mythe de Sisyphe de Camus a été pour moi un livre fondateur et salvateur, à défaut de pouvoir appliquer réalistiquement et entièrement la philosophie de Camus à ma vie j’ai eu envie de m’y exercer à travers ma musique.

 

 

On vous a découvert avec le titre « Hispanie ». Quel est l’histoire derrière ce morceau, chanté en trois langues différentes ?

Ce morceau est une histoire d’amour entre deux terres. Notre terre natale, Angers, et notre terre d’adoption, Margate. Par désir d’universalisation, pour que tout le monde puisse se l’approprier et parce que les accords, l’harmonie sonnaient un peu hispanisants nous avons déplacé le sujet vers une contrée plus lointaine, plus vague et poétique, « Hispanie ». L’anglais, le français et l’espagnol sont les trois seules langues que l’on maîtrise à peu près, on l’aurait chanté en 15 langues si possible. C’est au fond l’expression d’un désir d’ouverture des frontières, dans le contexte de l’époque, le Brexit. C’est un moyen d’expliquer que des millions de personnes se sentent chez elles à de multiples endroits et qu’elles ne peuvent vivre pleinement que dans cet aller-retour perpétuel, riches de tous les croisements de cultures qu’elles portent avec elles.

« Saṃsāra » est le seul titre de l’album entièrement chanté en anglais. Quel est l’histoire derrière ce titre en sanskrit ?

« Saṃsāra » est un mot sanskrit qui signifie “errer” ou “monde”, avec une connotation de cycle, de changement circulaire. C’est aussi un concept de renaissance et du “cycle de la vie, de l’existence”, une croyance fondamentale de la religion hindouiste. En résumé, c’est le cycle de la mort et de la réincarnation. Clémentine a écrit ce morceau peu de temps avant de partir en Inde, comme une manière d’appréhender ce voyage et d’avoir une vision un peu fantasmée de ce pays-continent. Les paroles sont également influencées par la lecture d’un livre de Castaneda, un auteur américain qui explique l’enseignement chamanique qu’il a reçu, notamment l’idée d’effacer sa propre histoire et de considérer la mort comme compagnon pour changer sa perception du monde. La signification de ce morceau a évolué et s’est solidifiée pendant notre voyage en Inde, et le texte se lie bien au concept cyclique de « Saṃsāra », où on se rend compte que la mort est considérée comme un soulagement, une manière de s’élever. C’est un dialogue apaisé avec elle finalement, en la remerciant presque d’être là pour nous apprendre à vivre. Ce sont des choses que l’on a vraiment apprises là-bas, c’est profondément ancré dans la culture et la religion indienne.

 

 

Le chant en duo voix féminine/masculine fonctionne bien dans le groupe. Cela apporte en émotion et en douceur aux mélodies des morceaux, qui prennent des couleurs étranges, puissantes, voire parfois violentes. Comment êtes-vous parvenus à cet équilibre dans votre musique ?

Chanter ensemble nous a été relativement naturel puisque l’on vit aussi ensemble. Lorsque l’on écrit, on se fie aux émotions qui nous parcourent plus qu’à un protocole ; on ne cherche pas à écrire dans un style, on laisse juste venir. Il y a eu des jours tendres, des jours étranges, des journées épiques et parfois des épisodes violents durant cette période de composition. Ce fut une période intense pour moi en général, j’avais vraiment besoin d’écrire ce qui me traversait comme une thérapie.

Vos choix rythmiques sont très élaborés : signature en 9/8 sur « Surreal Art », 5/4 sur « Nos Regrets », l’utilisation de polyrythmies sur « Hispanie » ou « La Lassitude »… Pourquoi avoir choisi ces formules rythmiques dans vos morceaux ?

Je suis à la fois flatté et déçu que vous ayez remarqué ces signatures rythmiques atypiques ! Bon, il y a aussi « Tu m’indiffères » en 7/4. Je crois juste que ça m’amuse, que ça me sort du ronron quotidien du 4 temps. John est un batteur très talentueux et j’aime bien le défier un peu. Ça demande beaucoup de concentration à tout le monde de jouer ces morceaux et il y a dans l’interprétation quelque chose de placide et intense à la fois qui me plaît. Après, le but c’est que les morceaux tournent assez bien pour que l’on ne fasse pas attention à ce genre de détails, des groupes comme Radiohead ou Stereolab le font très bien.

D’ailleurs sur « La Lassitude », le rythme de batterie est un bon vieux motorik des familles. Est-ce un hommage à Klaus Dinger (Neu !) et à Jaki Liebzeit (Can) ?

Oui ce morceau est volontairement krautrock. Cela collait bien à cette lassitude un peu hypnotique du quotidien dont j’avais envie de parler et c’est écrit pour John qui joue aussi dans Traams, des rythmiques motorik interminables qu’il réalise avec une tension et une attention particulière.

On a pu entendre sur l’album Deviant Pop une touche de krautrock, comme précédemment évoqué. Mais également de la pop comme ce que fait le très bon groupe breton Mermonte ou du shoegaze à la My Bloody Valentine. Est-ce que ce sont des artistes et styles musicaux qui t’inspirent ?

Oui ces deux artistes me parlent beaucoup. J’ai pu rencontrer certains membres de Mermonte et leur pop alambiquée que j’aime beaucoup. Et My Bloody Valentine parmi tant d’autres groupes de shoegaze des années 80/90. L’idée est que l’émotion n’est plus dans la partie de guitare qui est jouée mais plus dans le son en lui-même. Des précurseurs ont fait en quelque sorte le lien entre le rock et la musique électronique me semble-t-il.

 

© Sisyphes

 

Est-ce qu’il y a d’autres artistes, styles musicaux ou autres thèmes qui t’inspirent dans ta création musicale ?

J’aime tout dans la nouvelle scène pop française, de Julien Gasc, Aquaserge, Biche… à part sa prétention. Je ne parle pas des gens personnellement, mais de cette manière de vouloir faire de la grande musique alors que c’est juste de la pop et c’est super comme ça. J’aime beaucoup la scène anglaise pour sa naïveté, sa légèreté, son je-m’en-foutisme tout en faisant ce qu’il y a de plus pertinent et pointu en terme de pop. J’ai pris une grosse claque lors d’un concert de Penelope Isles, des sons de guitares hallucinants d’ingéniosité et des morceaux, pop, immédiats. On ne sait pas vraiment faire ça en France je crois, à part peut-être Halo Maud ou Rémi Parson que j’aime beaucoup.

On aimerait te demander quelle est l’actualité du groupe à venir… Mais avec la crise sanitaire que nous vivons et les répercussions dévastatrices qu’elle a sur le domaine de la culture, et en particulier de la musique indé, votre calendrier 2020 a dû quelque peu changer, non ?

Oui, comme pour tout le monde on avait une tournée France/Angleterre prévue pour le mois de mai et des concerts cet été en Angleterre, tous déjà ou probablement annulés. On a dû rentrer en France avec Clémentine et on est donc séparés du reste du groupe pour le moment. On va voir comment la situation évolue au jour le jour et reporter ça aux lendemains qui chantent ! Ça ne nous empêche pas d’écrire et de sortir de la musique, des vidéos… etc, les gens en ont encore plus besoin aujourd’hui que d’habitude, n’est-ce pas ?

Un dernier mot pour nos lecteurs ?

Je rêve d’un concert dans une cave bien rock ou d’une Route du Rock belle époque avec tous ces corps les uns contre les autres, éméchés, suants, trépidants, ça paraît presque irréel aujourd’hui et pourtant on ne l’oubliera plus, si l’enfer c’est les autres, vivre ces moments tous ensemble, c’est la plus belle chose qui soit, vivement qu’on se retrouve !

 

 

Pour plus d’informations sur Sisyphes, rendez-vous sur Bandcamp, Facebook et Instagram.

 

Propos recueillis par Jonathan Kakpeyen