Julien Gasc répond à l’appel de l’amour

 

Quatre ans après son précédent album Kiss me, You Fool!, le fantasque poète Julien Gasc a sorti le 31 janvier dernier L’appel de la forêt chez Born Bad Records.

 

 

Avec sa voix de dandy blasé et ses mots doux et sensuels, Julien Gasc est décidément un personnage original ! Co-fondateur du groupe de jazz-pop Aquaserge avec son partenaire Benjamin Glibert, l’homme s’est fait sa petite place sur la scène pop indé française, aux côtés d’artistes comme Chassol, Sébastien Tellier ou encore Forever Pavot.

On le connaissait particulièrement joueur dans ses textes, notamment du point de vue de la sexualité. Sur L’appel de la forêt, on lui découvre une facette plus militante, presque révolutionnaire. Pour exemple, « La trêve internationale », titre d’ouverture qui évoque les lassitudes et maux du quotidien de tout.e travailleur et travailleuse. Heureusement, l’être aimé, incarné ici par la voix de la chanteuse Catherine Hershey, saura réconforter et distraire l’âme éculée de l’artiste.

La clarté et le pétillement du titre sont vite éclipsés par les ambiances étranges de « Maracabela ». Parée de couleurs bossa-nova, la chanson se distingue par son instrumentation élégante, qui permet de porter le message du chanteur. La basse profonde secondée d’un piano régulier, la superposition de mélodies inquiétantes et la guitare électrique lointaine et distordue signée Benjamin Glibert forment un nuage gris, massif et mouvant. Cet ensemble sert de socle à Gasc pour inviter sa belle à quitter les ténèbres et à se libérer. Le jeu de questions-réponses entre le chanteur et les chœurs est la formule gagnante de la chanson ; formule qui se retrouve d’ailleurs tout au long de l’album.

Une fois le nuage gris passé, c’est dans « Les flots » que l’on retrouve notre Jack London Toulousain. Le phrasé du chanteur et les bébé ! à la Michael Jackson nous redonnent espoir en l’amour, malgré les temps difficiles qu’il décrit dans ce titre. Sous leurs airs de Bonnie & Clyde, les personnages de « Libertas et Firegasc » font ensuite leur apparition. Partenaires en crime, (Fire) Gasc et (Libertas) Hershey se parlent sans vraiment se répondre dans un dialogue bilingue :

Ce soir ni blague salace

Ni Black Sabbath sur le dance floor

Le personnage de Firegasc se retrouve dans un dilemme entre la libération de sa nature humaine entravée, domestiquée et en quête d’amusement et sa nature animale, personnifiée par Libertas, qui prône la fête et la désinhibition.

 

 

Coup de coeur de la rédaction, la valse mélancolique de « Passer, laisser » dévoile les questionnements et affirmations du chanteur pour son autre, son bébé. De sa voix fragile, il lui témoigne son amour tout en se désolant du manque de considération qu’elle lui porte. Comme par un effet miroir, le morceau oppose et rapproche les deux amants. Dans un phénomène d’attraction-répulsion, ils succombent à leurs passions et à la douleur qu’elles leur infligent. Ce morceau nous évoque avec poésie, mélancolie et nostalgie la force d’une relation amoureuse et son déclin inévitable :

Te souviens-tu de nos vacances ?

De l’ombre de notre tendresse

Au premier jour ? Les jours d’après ?

Tu m’embrassais de ta bouche et tu me caressais

L’orgue n’a jamais été un instrument annonciateur de bonnes nouvelles ! Cela se confirme avec « L’appel de la forêt », chanson cathartique sur laquelle Julien Gasc se confie avec passion à la forêt, son amour, son alter ego. Véritable chute dans les abîmes, ce titre restitue l’état de folie lucide dans lequel plonge peu à peu le chanteur depuis le début de l’album. L’orgue et les claviers accompagnent l’enfant des bois et parviennent à créer une tension soutenue et contrôlée, qui tient en haleine l’auditeur jusqu’à la fin de la chanson.

 

© Céline Ballieux

 

De retour à plus d’apaisement, Gasc et Hershey s’expriment en harmonie sur « We’re so in on love ». Mais pas pour longtemps ! En effet, le rythme tribal de « Pagode » nous soustrait à l’ambiance chaude et nocturne de « We’re so in on love » pour nous ramener à la forêt. Tel un chaman, le chanteur scande les maux de la société, en invitant à l’insurrection et à la désobéissance :

L’enfant insulté, l’enfant violenté

Les loups l’ont suivi

Et ont jeté du sang et de la merde sur sa maison

Disparais, oppression !

« Giles and Jones » est le second duo de L’appel de la forêt. Le titre décrit les méfaits d’un Dr Jekyll et Mr Hyde des temps modernes. Le doux Giles, aimable et appréciable, se transforme de façon soudaine en Jones, brute aveugle portée sur la boisson et les plaisirs de la chair.

Suite aux derniers accords de « Giles and Jones », on peut entendre la voix distante de Benjamin Glibert, qui adresse un prompt ça tourne ! à son collègue de jeu. Il lui signifie ainsi le début de l’enregistrement d’ « Undying Eyes » et par la même occasion le début de la performance solo de l’artiste. En effet, « Undying Eyes » est la seule chanson de l’album entièrement chantée en langue anglaise. Clôturant avec brio et légèreté L’appel de la forêt, le titre inonde de pureté et de grâce. Avec son final Tame Impal-esque et ses choeurs angéliques, la chanson marque la fin de la rêverie terrestre de Julien Gasc vers l’atteinte de son nirvana. Une sublimation de l’être physique passant par l’ouïe, pour un autre niveau de conscience :

Undying eyes are blazing brighter

Your eyes are blazing brighter than the lights

That light the landscape of our lives

 

© Céline Ballieux

 

En véritable héritier de chanteurs français tels que Léo Ferré ou Serge Gainsbourg, Julien Gasc réalise ici son album le plus abouti. Tant dans ses compositions que dans ses textes, L’appel de la forêt sonne comme un appel à renverser les carcans de la société, thématique malheureusement plus que d’actualité en ce début d’année 2020. Par ses mots fins et ses mélodies qui parlent au cœur et à l’esprit, l’artiste résume en dix titres sa vision de l’amour, de la fraternité et de la liberté. Et c’est exactement le baume dont nous avons besoin en ces temps difficiles.

 

Retrouvez Julien Gasc et son univers poétique sur Bandcamp, YouTube et Facebook.

 

Article rédigé par Jonathan Kakpeyen