The spirit of wok’n’wol avec Royal Trux

 

Une fois n’est pas coutume, nous réinvitons Sébastien Viaud pour chroniquer l’album de l’un de ses groupes préférés, Royal Trux. Sorti chez Fat Possum le 1er mars, White Stuff  n’est pas une pâle copie de ses prédécesseurs… 

 

À Noiseville, USA, Mr Moore et Mrs Gordon tiennent salon, dissertent avec leurs amis de l’art des mérites du bruit, des avancées en matière de déflagration électrique. De l’autre côté de la rue, Neil Michael Hagerty et Jennifer Herrema font tout autant de boucan, mais avec leurs tripes plutôt qu’avec leur cervelle. Cela fait plus de trente ans que leur musique s’adresse aux kidz, ou aux ados qui vivent dans nos têtes, qu’ils perpétuent et défoncent le wok’n’wol. Les deux couples majeurs du noise rock américain, s’ils n’ont pas suivi le même sillon, auront tous deux œuvrés infatigablement dans l’underground, et même le mainstream, jusqu’à l’épuisement de leur relation, jusqu’à la rupture. On imagine qu’il faudra attendre encore longtemps pour espérer un nouvel album de Sonic Youth, le miracle s’est en revanche produit pour les Adam et Eve junkies : Royal Trux sort un nouveau disque, 19 ans après le split acrimonieux du couple.

Les aléas de leur tournée américaine à venir, compromise par les obligations de Jennifer avec la justice de son pays, les récents tweets bilieux de Neil quant à sa participation, ou pas, à celle-ci ne laissent pas vraiment augurer d’un futur à ce Royal Trux 2.0. On se contentera donc, pour l’instant, de White Stuff comme d’un épilogue provisoire d’une odyssée guidée par une foi inébranlable dans les vertus du rock. Intégriste le duo ? Royal Trux, depuis ses débuts discographiques en 1988, passe surtout pour des iconoclastes, des hérétiques de la tradition.

Tout a débuté quand Neil, dans le rôle de joker surdoué, intègre les terroristes de Pussy Galore où officie Jon Spencer, pas encore le Monsieur Loyal du Blues Explosion. Sorte de Lancelot camé de la génération X, Neil est en quête du riff mystique, avec en tête cette lubie géniale (ou stoopid, c’est selon votre appréciation) : décliner une discographie en prenant Exile On Main St. des Stones comme tables de la loi. À l’étroit dans Pussy Galore, il embarque sa copine Jennifer dans l’aventure. La décennie 90 sera donc celle de Royal Trux, soit une flopée de disques qui dresseront dans un même mouvement un autel et un mausolée au rock. Toujours pareil dans leur différence, on pourrait superficiellement prendre la musique du groupe comme un commentaire ironique, voire comique, sur le rock. Ou au contraire, pour une fin de siècle qui aura vu triompher le hip hop et les nouvelles musiques de danse, comme l’essence même de ce que devrait toujours être ce vieux zombie de wok’n’wol : foutraque, dangereux, addictif, pur.

 

 

Si Hagerty parle plus souvent de rock’n’roll que de rock, ce n’est pas par pédanterie. Les Royal Trux sont sincères dans leur croisade, pas de calcul, juste l’envie d’en découdre et d’en jouer, avec des résultats parfois peu inspirés, voire catastrophiques. Mais comme disaient les Stones, it’s only rock’n’roll… et on adore ça ! Le bordel, la catastrophe, l’écroulement font partie intégrante de la musique du groupe, tout comme la ferveur, l’excitation, la débauche. Dans leur formule magique, Royal Trux peut ainsi intégrer, sans que cela pose de problème, les théories musicales d’Ornette Coleman tout comme le boogie le plus bas du front… ça sera toujours du Royal Trux, et si possible chanté au papier de verre ou par des chats écorchés.

White Stuff ne surprendra pas les fans du groupe, les autres rentreront dans un monde où les concepts de loose et de hazy semblent avoir été spécialement inventés pour nos deux épouvantails. La vraie surprise, c’est que White Stuff est un bon opus sans baisse de régime, comme s’il était la suite directe du Pound for Pound de 2000.

On y croise encore des créatures de l’Amérique des déclassés, ces « Suburban Junky Lady », ces « Whopper Dave ». On y entend des guitares en roue libre, des riffs entêtants « Every Day Swan », du psychédélisme nauséeux, comme un équivalent sonore du Las Vegas Parano [Fear and Loathing in Las Vegas] de Terry Gilliam. On y entend Neil brailler à l’unisson, ou en décalage, avec les feulements enfumés de Jennifer. On y entend, ça c’est plutôt nouveau, du synthé flou qui embrume un peu plus les compos « Purple Audacity ». Bref, encore un grand disque (de) drogué d’un groupe qui joue à fond la carte de sa propre mythologie (voir la pochette). Royal Trux a toujours navigué entre classicisme rock (« Year Of The Dog », entendu une fois, mémorisé à vie) et avant-garde (la punition sonore Twin Infinitives de 1990). Ce nouvel album est plutôt sage, il ne s’autorise que quelques détours, pour le funk poisseux de « Sic Em Slow », et même le hip hop sur « Get Used To This », avec en guest de luxe Kool Keith, autre cintré notoire (Ultramagnetic MC’s, Dr Octagon, Dr Dooom…).

Business as usual riffologie et solos de défoncés, blues cubiste uppercuté, rock épuisé… Beck chantait que MTV lui donnait envie de fumer du crack, Royal Trux vous donnera envie de danser le boogie sur le capot d’une corvette, pétard à la main. Musique d’écroulés, musique de slackers

Slackers tout relatifs, Neil et Jennifer n’ont jamais cessé de produire des disques depuis leur séparation en 2000, en solo ou avec de nouvelles formations (The Howling Hex, Weird War, RTX, Black Bananas…), avec cette certitude pour nous que ce serait tout de même toujours moins bien que Royal Trux. En croisade, on vous dit.

 

Du coup, on remercie les derniers des Mohicans du wok’n’wol d’avoir provisoirement fumé le calumet de la paix pour nous offrir ce White Stuff bien chargé.

 

Et voici un guide d’écoute pour les novices :

Imperial Trux

 

Twin Infinitives, Drag City, 1990

Le premier album de Royal Trux pour Drag City, alors label naissant, est aussi le plus extrême. Du rock déconstruit comme un très mauvais bad trip. Le groupe ne sera jamais plus aussi expérimental. Par ailleurs, après Zen Arcade, Double Nickels On The Dime et Daydream Nation, l’autre double album essentiel du noise rock.

 

 

Accelerator, Drag City, 1998

Le succès de Nirvana aura poussé les majors à considérer d’un œil plus glouton le rock alternatif, alors cantonné dans l’underground. Royal Trux se voit dérouler un tapis rouge chez Virgin. Deux albums plus tard, la parenthèse s’achève en eau de boudin et le groupe retourne à sa maison mère pour signer ce que beaucoup considèrent comme leur meilleur opus. L’album fait le grand écart entre une production ultramoderne et une esthétique lo-fi. Il est bourré à craquer de tubes potentiels tordus entre glam et boogie : « I’m ready », « The Banana Question », « Juicy, Juicy, Juice »…  et des ballades somptueuses, « Yellow Kid », « Stevie »… cette dernière en hommage à Steven Seagal !

 

Veterans Of Disorder, Drag City, 1999

Et si c’était celui-là le classique méconnu du duo ? Une production nickel, une première partie qui aligne des « tubes » sans baisse de régime, presque pop. Une deuxième partie où le groupe replonge dans ses mauvais penchants : « Sickazz Dog », comme une variation cut up du « Smelly Cat » de Phoebe de Friends, « Coming Out Party », comme un délire New Orleans gonflé aux champignons hallucinogènes, et la pièce maîtresse « Blue Is The Frequency », sorte de morceau acid rock somptueux qui vire pendant 7 minutes en démonstration enflammée, afin de prouver aux sceptiques que Neil Hagerty est un des plus grands guitaristes vivant. Un classique (dans trente ans).

 

The Radio Video EP, Drag City, 2000

Sorti entre leurs deux derniers albums pour Drag City, ce maxi voit le duo flirter déjà avec le hip hop. « The Inside Game » se retrouve dans la B.O. de High Fidelity. À écouter d’urgence pour « Dirty Headlines », inclassable et groovy. Il existe une version rare du morceau, remixé par Jagz Kooner et Phillip Mossman (Sabres Of Paradise). Le seul moment où on s’imagine pouvoir danser sur Royal Trux dans un set de DJ.

 

 

 

Neil Michael Hagerty, Plays That Good Old Rock and Roll, Drag City, 2002

Il y a beaucoup à découvrir dans la carrière post Royal Trux du duo. On retiendra ce deuxième album de Neil, dans la droite lignée plus pop de Veterans Of Disorder. Sauf que l’ajout de cordes ou d’un chœur féminin sonne toujours à côté de la plaque et que Neil explose ses compos dès qu’elles filent trop droit. Deux morceaux fantastiques : le blues chaloupé, presque reggae, de « Gratitude », et « Louisa La Ray », stonien en diable, où Neil fait encore des merveilles avec sa guitare.

 

Article rédigé par Sébastien Viaud

Mis en page par Adeline Dupriez

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