Passage à l’heure d’hiver avec Frank Rabeyrolles

 

À l’occasion de la sortie de son album 4 Seasons, Frank Rabeyrolles a accepté de répondre à nos questions. Cela faisait un petit moment que nous suivions l’artiste et le passage à l’heure d’hiver était tout indiqué pour cet entretien intimiste virtuel.

 

© Fabien Dendievel

 

Peux-tu te présenter et décrire tes multiples activités ? En plus d’être artiste, sous ton nom Frank Rabeyrolles, tu es aussi directeur de label, Wool Recordings, et attaché de presse, Wool Promotion ?

Pour « m’auto-décrire » très rapidement, je dirais qu’au départ je suis totalement à 100 % « musicien ». Je sors des disques sous les noms de Double U / Franklin / Frank Rabeyrolles depuis 2004, j’ai aussi un passé rock indie / punk avec Shaggy Hounddans mes toutes jeunes années. Je fais de la musique depuis toujours avec une frénésie qui m’est propre… L’idée du label est arrivée avec quelques aventures peu fructueuses dans l’industrie musicale, je suis un ardent défenseur du DIY. C’est aussi comme ça que je me suis retrouvé à faire de la promo pour mes albums, et aujourd’hui sans être attaché de presse je donne quelques coups de main en promo à des amis autour de moi ou des labels, groupes qui me contactent qui peuvent matcher avec mes contacts. Je collabore aussi à des projets dans l’art contemporain, je fais aussi la programmation d’un Café Concert : le Black Out à Montpellier…

Comment fais-tu pour cumuler toutes ces activités ?

En réalité ma philosophie demeure la même, c’est vraiment un « Ethos » hérité de la scène indépendante. Essayer de faire les choses de façon simple, honnête, et ne pas hésiter à sortir de sa petite sphère artistique auto-centrique en essayant d’apprivoiser ce monde très dur de la musique. Du coup on cumule effectivement mais ça enrichit aussi me semble-t-il.

Ton album 4 Seasons est sorti le 17 septembre dernier et rassemble tes quatre derniers EP. Comment as-tu eu cette idée de sortir un EP par saison, puis de les rassembler en un album ? T’es-tu inspiré du thème des Quatre saisons de Vivaldi ?

Comme tu l’as sans doute remarqué je sors beaucoup d’albums et je n’ai pas cette angoisse de l’inachevé, du coup là ou certains artistes peuvent mettre 5 ans à faire le disque de leur vie en réalité moi j’écris, j’enregistre, et je sors des albums un peu à la marge du système. Du coup ce 4 Seasons est né un peu comme un défi par rapport à la temporalité. Au sens double, c’est très difficile de sortir 2 à 3 morceaux tous les 3 mois, réaliser l’artwork, projeter les sorties, et c’est aussi un disque sur la temporalité, sur les saisons, le temps qui nous définit, qui façonne nos émotions, transforme notre façon de créer. C’était un travail immersif en fait, exigeant et puis surtout je savais que ce format serait très dur à faire entendre à cause de sa récurrence. La presse, la société en général, vit dans une surabondance d’informations, et ce petit projet un peu déformaté était quelque part voué à une certaine confidentialité.

Les deux saisons les plus froides « Autumn » et « Winter » comportent trois titres tandis que les plus chaudes « Spring » et « Summer » en comportent seulement deux. Est-ce une volonté de ta part ?

Je crois tout simplement que les saisons dites froides m’inspirent plus, les étés à Montpellier sont très chauds et j’avoue qu’elles créent chez moi une forme de suffocation et de vide. Deux morceaux au printemps et en été c’était déjà pas mal. C’était pas mal de solitude ce projet, je ne me suis jamais pris au sérieux, dans le sens où effectivement il y a cette lointaine référence à Vivaldi ou Phillip Glass mais je voulais faire des saisons qui collent à ma subjectivité, pas du tout explorer objectivement le concept de saison. C’est ainsi qu’il y a des morceaux plus gais en hiver qu’en été je pense. Les saisons étaient plus l’occasion d’évoquer sa propre temporalité.

Qui s’est occupé des artworks de l’album et des 4 EP ?

C’est Solange Rabeyrolles, ma fille qui a 7 ans, j’avais très envie d’une première collaboration. C’était une carte blanche, on a juste scanné les dessins, pas de graphisme, de retouche, quelque chose de brut et à la fois très sensible. C’est génial de pouvoir faire ce truc-là ensemble et ça va nous faire un très beau souvenir.

La chanteuse Sarah Lucide participe à beaucoup de tes chansons, qui est-elle ? Où l’as-tu rencontrée ? Depuis quand collaborez-vous ensemble ?

On a commencé à collaborer sur le dernier album de Franklin, Someone Else. On se croisait mais on ne se connaissait pas et puis un jour par l’intermédiaire de Club Océan (un projet de Montpellier) je lui ai demandé si elle voulait collaborer sur quelques titres. Et puis c’est ainsi que ça a commencé très simplement. On a enregistré, on fait aussi les concerts ensemble depuis 2 ans. Très belle rencontre, on continue d’ailleurs à faire de la musique ensemble.

En voyant ton travail de manière générale, on remarque que tu adoptes une stratégie de pur Do It Yourself. Est-ce quelque chose que tu revendiques ou est-ce par défaut ?

Ta question est intéressante, ma culture c’est vraiment l’underground, indé le Do it yourself, mais peut-être que si à un moment donné j’avais eu des propositions labels vraiment chouettes les choses auraient pu évoluer autrement à condition d’avoir une liberté artistique totale et la main sur le processus de création. En même temps je ne suis pas dans une revendication « contre-culturelle » par rapport à la musique, j’ai juste envie de cultiver un espace de liberté qui est le mien, le partager avec qui le veut bien. En plus musicalement en tout cas je ne suis pas très en colère, ma musique est plus du côté de la pop, de l’intériorité que tournée vers des luttes sociales. Donc pour répondre à ta question je suis à la fois DIY par choix et aussi d’une certaine façon par contrainte mais sans en souffrir plus que ça.

Après j’ai un regard très noir sur l’industrie de la musique, sur son hyper-professionnalisation. En plus j’ai l’impression qu’artistes et industrie vont un peu main dans la main, il n’y a plus cette tension hyper importante entre la création et la vente de cette activité. Les groupes sont un peu prêts à tout pour réussir, ça me rend un peu triste toute cette « marketisation », cette culture de « la win ». Avec le temps j’ai aussi compris qu’il y avait toute une part « d’iconisation » dans la musique, de fabrication de mythes. Être un peu à la bordure de tout ça finalement c’est pas une posture si désagréable. De toute façon ma musique a peut-être cette vocation confidentielle, elle ne touche peut-être pas beaucoup de gens, mais elle est là et je la défends.

En tout cas, je ne suis plus du tout envieux car le modèle que je vois tous les jours sous les yeux, cette concentration du pouvoir, des majors,  » l’ubérisation » via Spotify, etc. ça ne me fait pas vraiment rêver.

Quelles sont tes influences ? Aussi bien musicales que culturelles ou même de la vie en général ?

Alors mes influences, bonne question, je crois qu’elles forment des couches dans mon inconscient, elles travaillent à l’intérieur de moi mais je n’ai pas trop envie de les subir. Quand je fais un disque j’écoute peu de musique, je me coupe de l’actualité et de son cycle infernal. Pour en citer quelques unes quand même : Robert Wyatt, Nick Drake, Le Velvet, Talk Talk, Boards of Canada, Zombies… des choses plus récentes : Floating Points, DIIV, Sandro Perri, Cass Mc Combs, The Fields…

J’aime toujours autant découvrir des nouveaux artistes mais je ne suis pas non plus frénétique, ça me déprime de voir comment tout va si vite, comment l’oubli, les modes façonnent la musique contemporaine. La surabondance de sorties enlève une part de magie, une part de mystère à la musique, les gens la stockent et l’écoutent en faisant des activités, en courant, en travaillant… Bref la musique a quelque chose d’ornemental, elle a moins ce pouvoir symbolique, magique, troublant, peu de gens ont le temps de s’assoir et écouter un disque en soi et pour soi.

Mes influences autres que musicales je dirais la philosophie (j’ai fait des études de philo), la sociologie, la psychanalyse, l’astrologie aussi j’adore ça, je suis assez sensible à l’ésotérisme aussi.

Sinon je crois que ma fille m’inspire aussi beaucoup, on apprend des tonnes de choses de ses enfants. Les voyages aussi ça ressource, ça crée du désir, ça permet de regarder sa vie avec un peu de hauteur, de voir ce qui cloche, ça donne envie de se ré-inventer.

Enfin moi de façon très simple l’acquisition de nouveaux instruments m’inspire, ça permet de créer des nouvelles matières, de changer de registre, ça crée de la stimulation. Tout ce qui me stimule m’inspire, les rencontres sont inspirantes aussi.

As-tu un home studio et t’occupes-tu de toutes les étapes, de l’enregistrement au mastering en passant par le mixage ?

Exactement, je suis ce qu’on appelle un « bedroom producer » et je fais tout de l’écriture à l’enregistrement, mixage etc. J’ai fait quelques expériences en studio pas inintéressantes, mais finalement assez peu compatibles avec ma façon de créer.

J’y retournerais bien un jour pour enregistrer des disques plus minimalistes. Le rêve ce serait d’avoir un studio où l’on peut enregistrer puis récupérer des enregistrements, les mélanger à ses prises maisons etc. mais sans avoir à payer le prix fort. Produire un disque de façon classique aujourd’hui coûte beaucoup d’argent, que je n’ai pas donc je travaille à la maison en essayant d’améliorer peu à peu mes outils…

Te produis-tu en concert ?

Oui mais mes apparitions sont discrètes, j’ai fait 3 concerts dans l’été par exemple. Je fais un concert en appartement à Paris en novembre, je n’ai pas de tourneur, là aussi je me débrouille tout seul. J’avoue que c’est là que je suis le plus fragile, relancer des salles, des programmateurs dont les boîtes email sont saturées au bout d’un moment ça fait pas trop rêver.

Par ailleurs, j’adore faire des concerts mais c’est là aussi que je me sens le plus vulnérable, je doute tout le temps. C’est vraiment comme une angoisse du dévoilement. Pour certains jouer live c’est leur terrain de jeu et ils ont ce truc de « performer », pour moi c’est un long apprivoisement et j’apprends lentement.

 

© Solange Rabeyrolles

 

Quelles sont tes projets ? Tes prochaines actualités ?

J’ai commencé un projet électronique presque ambient, sans voix, avec une base de piano et Rhodes comme point de départ, quelque chose de plutôt lent, atmosphérique… J’aimerais sortir 5 titres sur un prochain EP en 2020.

Un dernier mot pour finir ?

Un grand merci pour cette interview, pour les gens qui découvrent mon travail, je dirais que l’idée c’est d’imaginer des strates, des couches de sons avec des mélodies, des imperfections, des chansons qui ne sonnent pas tout à fait comme des chansons et des morceaux qui demandent un tout petit effort d’imagination aussi….

 

 

Pour plus de renseignements sur Frank Rabeyrolles, rendez-vous sur sa page, son SoundCloud et sa chaîne.

 

Propos recueillis par Adeline Dupriez

 

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