L’heure des bilans a sonné avec Shame !

 

Dans le cadre d’une rubrique un peu spéciale, nous avons décidé de donner la parole à un invité, Sébastien Viaud, pour vous chroniquer le premier album de Shame, Songs of Praise, sorti le 12 janvier 2018 sur le label Dead Oceans. Cette chronique est aussi l’occasion de dresser les bilans de l’année passée.

 

© Holly Whitaker

 

Entre les achats de Noël et les bonnes résolutions post-nouvel an, tu n’as pas échappé, consommateur de disques, au bilan de fin d’année, croisant avec les organes établis ton top 5 de cœur. Même si tout cela n’a strictement plus aucun intérêt ni de sens. Car enfin, comment pourrait-on comparer les mérites du funk futuriste de Janelle Monáe (une des grandes gagnantes 2018) avec, disons, la brutalité punkoïde d’IDLES (autre abonné des listes) ? Le numérique, tout en facilitant les moyens de production et de distribution, donc la possibilité de créer et de consommer plus de musique, aura en conséquence provoqué l’explosion des chapelles. La musique pop est elle aussi devenue globale, non plus un étendard que l’on arborerait fièrement comme acte de résistance, mais sous la forme d’une playlist à dégainer pour, facebookisation oblige, dessiner son portrait en tracks. Il n’y a plus aucun combat à mener, les frontières de styles sont tombées avec leurs ayatollahs, tout est digéré. Même le bon goût n’est plus qu’une pose d’un autre âge, un plaisir désuet pour dandy vieillissant. Alors à quoi bon un bilan de fin d’année ? Plus de chapelles, mais une multitude d’ilots à visiter pour celui ou celle qui a l’esprit assez ouvert. On voit mal comment il pourrait en être autrement en 2019. Merci Spotify. Mais allez, juste pour l’exercice, prétendons que l’indie rock, cette coquille devenue vide avec le temps, a encore une quelconque importance à défaut d’avenir.

Dans la catégorie « groupe anglais de mecs blancs à guitares », on distinguera donc le premier album des Londoniens de Shame dans un genre que l’on croyait enterré depuis les années 1990. Ce qui sauve Shame de l’insignifiance ou du rabâchage, c’est la ferveur, la foi avec laquelle Charlie Steen et son gang assènent et crachent leurs morceaux sans concession aucune. Punk attitude, donc.

 

 

La pochette façon Pet Sounds des Beach Boys ne trompera personne. Si à la place des gentilles biquettes des californiens, les Shame préfèrent porter dans leurs bras des petits cochons, c’est qu’ils ont sans doute les pieds bien enfoncés dans la vase d’un pays KO d’après Brexit. Appréciez au passage le look, presque normcore, de ces jeunots à la coupe impeccable. C’est clair, Shame joue dans la catégorie des lads à grandes gueules, pas des gueules d’amour à la Arctic Monkeys pour faire chavirer le cœur des midinettes. Shame joue la banalité parce que, les musiciens s’en sont expliqués dans des interviews, ils honnissent la mythologie rock et tout ce qui va avec. Shame prend le rock très au sérieux, comme un véhicule pour exprimer le piteux état du monde et des comportements humains. À ce sujet, lire les textes de ces chansons slogans, pour bien comprendre l’acidité avec laquelle Shame partage sa désillusion sur l’état du monde, de sa génération, sans pour autant s’apitoyer.

Shame est en pose combat. Peu d’histoires singulières dans leurs chansons, mais des constats bilieux, amers, assénés avec force, pour qu’on les écoute, vraiment. Et le titre de ce premier album, Songs of Praise, comme la marque d’une filiation, ironique ou pas, au plus vieux programme télé et religieux du monde. Il faut l’entendre comme un recueil de chansons sur la foi, qui martèlent un credo, des convictions, sans cynisme aucun, pour s’accrocher à quelque chose qui aurait du sens dans un pays qui perd la boule.

« And what’s the point of talking, if all your words have been said.”

Un récent passage télé en France aura d’ailleurs vu Charlie Steen, le nerveux chanteur du groupe, portant fièrement un t-shirt fait maison « Je suis Calais », faire son bravache devant un public qui ne savait pas trop si c’était du lard ou du cochon. Charlie de lécher le visage d’un garçon du public dans un geste à la fois de provocation et de tendresse. Génération bisou, ok, mais pas béate, bien consciente de la réalité qui l’entoure.

 

 

C’est ce qui fait la grande force de ce groupe, ne pas péter plus haut que son cul, utiliser des moyens limités pour exprimer au mieux sa colère, aller à l’essentiel. Limité et parfaitement exécuté. Ça faisait longtemps que l’on n’avait pas entendu une telle hargne dans le chant, sans qu’il soit besoin de hurler comme un putois, ou une telle nécessité dans les déflagrations électriques de musiciens élevés à bonne école. Il y a finalement quelques chose d’assez modeste dans l’approche de Shame, de croire encore que le rock est le meilleur moyen pour se faire entendre et pousser son public à y croire aussi, pogo aidant, à l’indignation. Shame, totalement rétrograde, paye son écot à une époque d’avant Nirvana, d’avant Oasis, d’avant l’argent. Car oui, sur les dix chansons qui composent Songs of Praise, on entend les leçons de rigidité bouillante d’un Fugazi, l’inventivité d’un Sonic Youth pour accoucher d’un accordement original ou d’un riff qui s’imprime. Les années 1990 sont de nouveaux up to date. Mais on ne pensait pas qu’un jeune groupe du Sud de Londres aurait la classe de reprendre le flambeau d’une certaine idée d’un rock bruyant à l’anglaise, fondé par des héros précurseurs, oubliés au champ d’honneur comme That Petrol Emotion, The Wolfhounds ou Th’ Faith Healers. Le tout bien troussé avec ce qu’il faut de refrains et de mélodies accrocheuses (à ce titre, la première face… oui, on va parler de face, hype du vinyle oblige… est parfaite).

 

Vous voyez, je pourrais m’obliger à ne pas le faire, mais cette vieille carcasse de rock indé n’échappe plus au name dropping, parce qu’il n’invente plus rien. On sera tout de même reconnaissant au Shame d’avoir composé en 2018 un album qui offre du sens, remet au goût du jour les belles nuances métalliques de la guitare électrique, en se cantonnant fièrement dans son petit pré carré. Shame n’a pas inventé la poudre, mais il contribue à y remettre le feu de belle manière. C’est bien suffisant pour mériter sa place dans les tops.

 

L’album de Shame, Songs of Praise, est à écouter ici !

 

Article rédigé par Sébastien Viaud

 

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