Le complexe d’Icare avec These New Puritans

 

Une fois n’est pas coutume, nous réinvitons Sébastien Viaud à chroniquer un album de rock dans nos colonnes. Il a choisi le dernier These New Puritans, Inside the Rose, sorti le vendredi 22 mars chez Infectious Music.

 

Des géants sont tombés et l’onde de choc s’est faite ressentir partout dans le monde. L’un a œuvré toute sa vie à détruire l’étiquette qu’on aurait aimé lui coller, s’affranchissant d’une musique hyper datée pour atteindre une sorte d’immanence impossible à dépasser, avant de s’enfermer dans le silence sa mission accomplie. L’autre, teenybopper élevé au bon grain US, expérimenta les extrêmes, s’élevant très haut, comme s’embourbant au plus bas, composant des chansons intemporelles d’une beauté glacée ou d’une abstraction crispante pour ne pas dire désagréable. Mark Hollis et Scott Walker résumaient à eux deux la notion d’artiste avec un grand A. Des types portés par une vision, intransigeants avec eux-mêmes et en perpétuelle recherche, sans autre préoccupation que leurs créations. Des Icares au vol lent qui auront côtoyé les sommets sans se cramer les ailes. On n’est pas sûr de pouvoir en dire autant de These New Puritans. Autrement dit, à trop vouloir péter plus haut que son cul, on risque de s’asphyxier.

 

Quand le groupe des frères Barnett sort son premier album en 2008, These New Puritans ne se distingue pas vraiment de la vague néo post-punk du moment. Mais ils font déjà timidement preuve d’une volonté d’explorer et de ne pas se laisser aller à la facilité. On remarque déjà leur goût pour l’hermétisme (c’est quoi ces titres bizarres ?) et les beats et bass des musiques urbaines qu’ils associent à leurs guitares dissonantes. Une prétention qui leur vaudra d’être taclé sévère par Mark E. Smith, feu chanteur de The Fall. Dans le milieu de la musique indépendante anglaise, le meilleur adoubement possible. Rien ne laisse présager le choc que fut Hidden en 2010, porté par l’épique « We Want War ». Soit (je m’avance sans trop prendre de risque) l’un des disques majeurs de cette décennie. Une sorte d’album univers où l’héritage d’une musique classique typiquement anglaise (Benjamin Britten, Edward Elgar, John Tavener…) se fight littéralement avec les apports rythmiques du dubstep et de la UK bass. La guitare perd sa première place au profit des percussions, d’instruments à vent, du bruitage (une épée sortie de son fourreau, un melon écrasé), d’une programmation minutieuse. Un disque qui inventait vraiment quelque chose de nouveau. These New Puritans en très peu de temps est déjà monté très haut. Trop haut ? Field Of Reeds, l’album suivant, reprend les mêmes ingrédients sur un registre plus apaisé, presque pastoral, en faisant la part belle aux orchestrations. Malheureusement, à part sur trois ou quatre morceaux, se dégage surtout une impression de surplace, d’austérité. Vraiment puritains pour le coup, pour ne pas dire coincés d’en bas. N’est pas Talk Talk qui veut.

 

 

Il aura donc fallu attendre six ans pour que le duo des frères Barnett sorte Inside The Rose. Six ans, c’est long, et on se dit que nos Icares peinent sans doute à se dépasser. En toute logique, l’album se situe entre les deux précédents. Les percussions martiales font leur retour, l’influence des musiques urbaines est bien présente. Et pour une fois, Jack Barnett soigne ses mélodies, apporte enfin de la lumière dans leur décorum gothique et des refrains faciles à retenir. Il faut prendre à moitié au sérieux Jack Barnett quand il déclarait avoir composé avec Hidden un disque qui aurait autant de sens en 1610 qu’en 2070. De même, il teasait ce nouvel album comme étant le plus commercial qu’il ait composé avec son frère, taillé pour le Mercury Prize. Boutade, mais pas tant que ça. Leur avant-gardisme est devenu acceptable et sans danger, toutes leurs influences disparates sont bien intégrées. Les textes abstraits flirtent toujours avec une poésie ésotérique portée, plus souvent que sur les précédents, par des mélodies évidentes. C’est beau, c’est inventif, c’est précis et ça penche souvent dangereusement du côté de Depeche Mode (ce qui n’est pas mal en soi, d’accord). Bien qu’ils évoquent dans leurs morceaux l’anti-gravité, d’aller au-delà des soleils noirs, d’infini, les jumeaux peinent encore à s’élever.

Inside The Rose n’est pas mauvais, loin de là, il est même plus inspiré que le précédent. On connaît peu de groupes actuels avec un son aussi singulier reconnaissable dès la première seconde, désireux à ce point de casser les normes de leur milieu. C’est respectable, même admirable si on veut, et Inside The Rose s’écoute avec plaisir du début à la fin.

Jack et George Barnett ont encore du chemin à parcourir pour devenir des références. En parlant de références et d’admirations, on note sur Inside The Rose la présence de David Tibet de Current 93, soulignant ainsi que les jumeaux s’inscrivent dans cette tradition ésotérique et industrielle propre à l’Angleterre (Coil, Nurse With Wound… ce genre). Et toujours dans l’ombre, l’éminence grise, Graham Sutton, un autre explorateur qui au milieu des années 1990 repoussa les limites du rock avec son groupe Bark Psychosis (et par ailleurs une autre connexion évidente avec Talk Talk, modèle incontournable pour toutes ces têtes chercheuses).

On craint néanmoins que Hidden ne reste encore longtemps pour These New Puritans l’astre noir insurpassable. On leur souhaite surtout à l’avenir de retrouver la violence, les viscères, le muscle qui faisaient de Hidden une lutte de style passionnante. Un peu plus de terre, un peu moins d’éther en quelque sorte.

 

 

Petit bonus :

Avant These New Puritans d’autres savants fous étaient adeptes du cocktail musical inédit, revue subjective :

David Stoughton, Transformer, Elektra, 1968

On ne sait toujours pas grand-chose de David Stoughton, auteur d’un unique album. À l’écoute des premiers morceaux, entre folk et baroque, on se dit que Stoughton fait partie de cette race de songwriters à la Tim Buckley, sorte de troubadour céleste, dont le label de Jac Holzman s’était fait une spécialité dans les sixties. Sauf que le petit ensemble joue de manière free comme une formation de jazz, et que sur les deux longues plages qui clôturent chacune des faces du vinyle d’origine, la musique concrète, l’apport de John Cage, le collage sonore s’invitent sans prévenir. La définition même de l’ovni musical, singulier et sans héritier.

 

 

Rondo Veneziano, La Serenissima, Baby Records, 1981

Sur le papier, ça sonne comme un coup marketing : un ensemble de musique baroque qui joue de la pop et du disco, une esthétique kitsch qui croise Casanova et 2001 de l’Odyssée de l’Espace, succès populaire immédiat, vomi par la critique rock sérieuse. Rondo Veneziano hante les bacs des soldeurs. Mais quand les Daft Punk s’inspirent du groupe de Gian Piero Reverberi pour son « Veridis Quo », qu’ils piquent aussi l’idée de s’illustrer en personnages de dessin animé à l’époque de Discovery, les snobs retournent leur veste et parlent de Rondo Veneziano en termes plus élogieux.

 

 

Bark Psychosis, Scum, 3rd Stone Records, 1992

L’influence du groupe de Graham Sutton (le metteur en son de These New Puritans depuis Hidden) sur la vague post rock est majeure. En 1992, retranché dans Saint John’s Church, une église reconvertie en studio, le groupe signe ce single d’une vingtaine de minutes, entre ambient et dissonance. Le fantôme de Talk Talk plane sur ce tour de force extatique. Sigur Ros, Godspeed You! Black Emperor et consorts prennent bonne note.

 

The Williams Fairey Brass Band, Acid Brass, Blast First, 1997

Encore une bonne joke imaginée par l’artiste conceptuel Jeremy Deller. L’équation est simple : Acid House + Brass Band = Acid Brass. Soit des classiques de la house et de la techno arrangés pour une fanfare traditionnelle anglaise (une institution de l’autre côté de la Manche). Ça ne pourrait être qu’anecdotique, mais les arrangements pour fanfare des morceaux signés Derrick May, A Guy Called Gerald ou 808 State fonctionnent à la perfection. Et la bonne blague imaginée par Deller est étayée par une théorie fumeuse nourrie d’histoire et de sociologie culturelle qui tente de prouver le lien évident entre la culture working class anglaise et le phénomène populaire de la culture de club et des raves au tournant des années 1990. À voir impérativement en concert… bombastic !

 

 

Various Production, The World Is Gone, XL recordings, 2006

Avec un nom pareil, on ne s’étonne pas trop que le collectif Various Production ne soit pas plus cité à sa juste valeur (et pourquoi pas s’appeler Compilation ou Best Of pendant qu’on y est !). Mystérieux, porté par une esthétique forte (les pochettes dessinées par David Bray mélangent ésotérisme et street art), Various Production est cette créature hybride qui mixe en pleine boom du grime et du dubstep l’héritage d’un acid folk typiquement anglais. Un pied dans le passé, un autre dans le futur, la musique de Various Production est unique et ce premier album un classique méconnu du dubstep, aussi essentiel que ceux de Burial et le premier Kode9.

 

 

Article rédigé par Sébastien Viaud

 

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